Pour tout l'or du monde.
Beyrouth, 2010.

Je suis son lingot d’or. Même en pleine nuit, quand il se perd dans ces rues qu’il connaît trop bien, je luis comme la plus précieuse des lucioles. Mahmoud veille sur moi, je suis son trésor, le seul et unique qui lui reste et qu’il chérit. Je le scrute parfois, lui et son regard. Un regard bleu gris, perçant, qui souvent se perd je ne sais où. Il doit se souvenir. Se souvenir de ce jour de janvier 1976 où il entra dans la salle des coffres de la British Bank of the Middle East. Il avait l’impression d’appartenir à l’Internationale des Arsène Lupin. Quarante-huit heures plus tôt, il était allé chercher à l’aéroport une équipe de spécialistes. Des serruriers corses, lui avait-on dit. Autour de lui, ça parlait français, anglais et arabes – arabe avec un «s» tant ses collègues de casse venaient de régions différentes. Mais tous savaient pour qui ils travaillaient: pour Abou Amar et sa petite coopérative d’indépendantistes. 

 

La grande porte blindée céda après ces quatre jours de travail en sous-sol. Là où ils étaient, ils n’entendaient ni le son rauque des bombardements, ni celui strident des combats à l’arme automatique. Beyrouth était en plein chaos. La saison idéale pour faire sauter la banque. En fait, et il ne le savait pas, tout le Liban ne parlait que de la razzia des Phalangistes sur la Quarantaine, deux jours plus tôt. Un vrai bain de sang, 600 morts, 20000 déplacés d’un coup. Et au sud, les combats faisaient rage à Jiyé et à Damour, où les miliciens progressistes étaient en train de rendre la monnaie de leur pièce aux Phalangistes. Tout ça sous l’œil attentif des Syriens qui imposeraient un cessez-le-feu deux jours plus tard, juste avant la fin du casse. Ces combats acharnés, loin de la rue des Banques, constituaient la diversion idéale. Les yeux du monde regardaient ailleurs. 

 

En sous-sol, ils entendaient parfois les cloches de l’église des Capucins par laquelle ils étaient passés car elle partageait un mur commun avec la British Bank. Quatre jours, c’est long. Mais que la récompense fut belle quand, dans un fracas assourdissant, la porte rendit l’âme. Des centaines de coffres individuels les attendaient. Des lingots d’or par dizaines, des centaines de liasses de devises, des bons du Trésor, des bijoux, des œuvres d’art... Ils le savaient tous : ils n’étaient pas loin de réaliser le casse du siècle. Ici, rue des Banques, en plein Beyrouth. 

 

La caverne renfermait tant de trésors qu’il fallut ensuite deux jours à l’équipe pour enfourner le butin à bord de plusieurs camions. Mahmoud et ses acolytes se sentaient tous irrésistibles, avec leurs petites barbichettes, leurs cigarettes bon marché et leurs chemises dégoûtantes. En plus de leurs appointements, chacun d’entre eux prit deux lingots, comme souvenirs de cette mélodie en sous-sol. A 32 ans, Mahmoud ne savait pas que ça pesait si lourd. 

 

Le dernier camion repartit de la rue des Banques avec le chargement de bijoux et d’objets précieux, sous la pluie fine de janvier. Mahmoud le regarda disparaître au coin de la rue, ne sachant pas qu’Abou Amar allait mettre tout ça dans le coffre mieux gardé d’une banque de Genève. Avec les combats, les rues s’étaient déjà transformées en pataugeoires, mélange de sable, de poussière, de poudre et de sang. Beyrouth n’était déjà plus très belle à voir en ce début 1976. En rentrant vers la maison de ses parents, il eut la chair de poule. Il était 23 heures passées, il faisait nuit depuis une éternité. Son quartier, en bordure de la Quarantaine, n’était que débris. Ses parents et ses deux sœurs figuraient au tableau de chasse des Phalangistes. Il aurait échangé tout l’or du monde pour revenir en arrière, pour être là, pour avoir eu la chance de protéger les siens. 

 

Ce soir, comme tous les soirs, Mahmoud repense à ces jours de janvier 1976 qui ont percuté sa vie de plein fouet. Comme souvent, il se regarde dans le miroir, pour vérifier que ses rides sont toujours là, que le temps n’a pas fait machine arrière. Il sent la tristesse l’envahir. Il hait cette époque et, en même temps, la regrette, tant tout était possible, tous les coups tordus pouvant déboucher sur les plus belles histoires. Sauf que sa belle histoire à lui s’est transformée en conte de mauvaises fées. Au soir de sa vie, il sait pourtant bien qu’il ne serait pas grand chose sans moi. Moi qui suis là, sous ses yeux. Offert aux yeux de tous. Je suis son ultime richesse. Et dans la nuit, je brille encore. 

 

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Du 20 au 26 janvier 1976, alors que les Phalangistes chrétiens faisaient tomber la Quarantaine, le siège de la British Bank of the Middle East se fait dévaliser. Il existe plusieurs versions sur ce «casse du siècle». L’une d’elles pointe du doigt la Force 17, un groupe commandé par Ali Hassan Salameh et affilié à l’OLP de Yasser Arafat. Une autre évoque l’implication des services secrets britanniques chargés de récupérer des documents confidentiels. Montant exceptionnel du butin, pour l’époque: entre 20 et 50 millions de dollars. 

Nouvelle publiée dans Beyrouth sur écoute / Wiretapping Beirut (Amers Editions, 2011)

 

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