Coups d'Etat


7 mai 2008. Je me souviendrai toujours de ce moment où, planté sur le toit du Centre Céline à Tayyouneh pour faire des photos, j'ai vu les camions de chantier déverser leurs cargaisons de terre pour bloquer les avenues partant vers Chiyah, vers l'ancienne route de l'aéroport ou vers la Forêt des pins. Talkie-walkies à la main, les miliciens donnaient leurs ordres. Les jeunes paradaient en scooter. Les militaires, eux, fumaient des clopes à l'ombre, toujours aussi inutiles. C'était il y a 11 ans jour pour jour. C'était surtout le dernier coup de force d'une longue série.


Je vous invite à un rapide voyage dans le temps, entre le 1er décembre 2006 et le début du sit-in au centre-ville et ce jour de mai 2008. Dix-huit mois de tension, dix-mois de coups de force du Hezbollah et de ses alliés pour prendre le pouvoir au clan Hariri, sans en avoir l'air bien évidemment. Leur stratégie a fonctionné. Mais onze ans plus tard, qu'ont-ils fait de leur pouvoir?


Cliquez sur l'image ci-dessous pour découvrir la série intitulée Coups d'Etat. Les événements y sont classés dans l'ordre chronologique et c'est assez instructif...

  • 1er décembre 2006 Début du sit-in au centre-ville de Beyrouth qui ne prendra fin que 18 mois plus tard

  • 3, 4 et 10 décembre 2006 Grandes manifestations dans le centre-ville à l'appel de tous les partis constituant la coalition du 8 mars

  • 23 janvier 2007 Grève générale (sans un syndicat dans les rues, mais avec beaucoup de miliciens)

  • 14 août 2007 Célébration à Dahiyeh du premier anniversaire de la "victoire divine" (guerre de juillet 2006), avec grand meeting, discours de Nasrallah sur écran géant (ayant un faux air de Big Brother)

  • 7 mai 2008 Début d'une semaine de putsch (menée principalement sur le terrain par Amal et le PSNS, le Hezbollah aux manettes), deux décisions du gouvernement libanais allant contre les intérêts directs du parti de Captain Cavern...


Pour finir, voici un extrait du livre Jours tranquilles à Beyrouth, qui revient sur la semaine du 7 au 14 mai 2007.


Scooter power


Jour 1

Impuissants, les militaires en faction restent les bras croisés devant les manifestants qui incinèrent des voitures et devant les camions qui déversent quantité de terre pour bloquer tous les boulevards. Les vapeurs de pneus brûlés ont transformé les visages en masques noirs et grimaçants. Mobilisée sous prétexte d’une grève nationale, l’opposition emmenée par le Hezbollah tient les principaux axes du sud et de l’ouest de Beyrouth. Près de l’ambassade du Koweït, un essaim d’environ 200 deux-roues vrombissants, leurs conducteurs arborant drapeaux et larges sourires, se dirige vers l’autoroute de l’aéroport (dans lequel est coincée la chanteuse Fayrouz). Les jeunes hommes parlent de le rebaptiser « Aéroport Hassan Nasrallah ». S’agit-il de la première révolution par le scooter ?


Jour 2

Le Liban est à bord d’une machine à remonter le temps. Le Hezbollah et ses acolytes prennent possession de la moitié de Beyrouth à majorité musulmane, les combats éclatent contre les partisans du Courant du Futur. Au cœur du centre-ville totalement déserté, un jeune – toujours en scooter – nous empêche de prendre des photos, arguant du caractère « touristique » de la zone. Un comble.


Jour 3

Dans les rues abandonnées de Beyrouth-Ouest, les bennes à ordure, souvent déplacées pour bloquer le passage, vomissent des sacs de déchets éventrés. Le silence n’est percé que par le bruit des détonations et le claquement des coups de feu. A chaque coin de rue, les miliciens fuient le soleil écrasant de mai dans les entrées d’immeuble, fumant paisiblement le narguilé, la Kalach’ en bandoulière. Certains font même la circulation, orientant les rares voitures qui s’aventurent dans le dédale des ruelles. Souriant, l’un d’entre eux nous indique la seule route qui ne soit pas encore bloquée. Il a la voix aussi douce que le regard. N’était son doigt sur la queue de détente de son AK-47, sur le canon duquel il a fixé un portrait de Nabih Berri, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession.


Jour 4

Signe des temps, la télévision, le quotidien et la radio des Hariri se sont tus sous la menace des armes. En viendra-t-on à brûler les livres comme dans Fahrenheit 451 ? Toujours est-il que pour le 14 Mars, cela sent le sapin. Ce qui est quand même dommage pour une Révolution du Cèdre…


Jour 5

Je suis allé passer deux heures au parc Sioufi avec les mouflettes, histoire de redonner un air de normalité à nos vies. Les combats font rage entre Hezbollah et PSP dans la montagne druze, à tel point que les explosions s’entendent de ce côté de la colline d'Achrafieh, distante d’une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau. Dans les bacs à sable et sur les balançoires, les enfants s'amusent. Les parents, eux, sont pendus au téléphone et échangent les nouvelles avec leurs voisins.


Jour 6

Les affaires reprennent : après les 50 000 LL demandés pour faire l'aller-retour entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest en début de semaine, il faut maintenant compter un minimum de 500 dollars pour prendre un taxi Beyrouth-Damas, contre dix en temps normal. Mais au poste frontière de Masnaa, la route est barrée par un large monticule de terre. Les chauffeurs syriens attendent les candidats au voyage qu’ils font passer à pied par un petit portique improvisé. Les soldats de l'armée libanaise fument des cigarettes en s'abritant du soleil.


Jour 7

Le calme semble vouloir revenir. L'armée a bouclé certains quartiers de Beyrouth-Ouest dont elle filtre les accès. Quelques commerces ont rouvert leurs portes. Mais les scooters restent omniprésents et dans les petites rues, les miliciens sont toujours là, leurs armes refroidissant dans les placards. Des portraits de Bachar el-Assad ont fleuri sur les murs et sur les poteaux électriques. Et sur le Ring toujours barré, des enfants jouent au foot.


Jour 8

Ce matin, le quotidien Al-Akhbar titrait, faisant référence à l'initiative arabe : « Dernière chance pour un compromis ou le chaos ». Ce soir, le compromis a été trouvé via la révocation des deux décisions du gouvernement, ce que les partisans de l'opposition célèbrent à leur façon. Les balles traçantes arrivent jusqu'à notre balcon, de l'autre côté de la ville.

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