Bourj el-Mout, pierre tombale de Monsieur Rolex


Qui l'eut cru? Enfin une bonne nouvelle venue de Beyrouth! Hier 31 janvier, le Covid a fait une victime notoire: Michel Murr. Il avait 88 ans. Certes, il n'était pas le seul pilier du système de corruption du pays, d'autres vieillards dans les plus hautes sphères politiques ne manqueront à personne le jour où ils disparaîtront. Mais Michel Murr était tout un symbole, celui d'un système mis en place par les Syriens et qui a continué bien après le départ de l'armée de Bachar en 2005.


J'ai retrouvé dans mes archives une grosse enquête publiée en avril de cette année-là dans Le Commerce du Levant. Elle était intitulée 'L'économie de l'ombre', et détaillait tous les circuits de la corruption au Liban, de l'EDL au Casino en passant par le cellulaire ou toutes les contrebandes possibles et imaginables. En voici des extraits:

  • «La mainmise syrienne sur le Liban s’est opérée 
graduellement, déclare un député de l’opposition, et elle s’est basée sur deux facteurs essentiels: le premier est le contrôle des services de renseignements sur tous les carrefours de la vie politique libanaise par le biais d’une classe politique civile faite d’hommes de paille; la seule
 mission de ceux-ci consiste à développer les décisions de ces services sécuritaires et à les placer 
dans un contexte constitutionnel et pseudo-juridique. Le second facteur réside dans
 l’établissement d’un cycle de corruption qui n’a pas seulement touché la classe politique, mais qui 
a aussi impliqué une partie de la société civile par le biais du clientélisme. On a déjà trouvé ce
 type de structure dans les dictatures d’Amérique latine et dans certains pays de l’Est à différentes
 époques. Le système n’est donc pas une innovation, mais il a été efficacement adapté au cas 
libanais.


  • «Ce n’est pas généralement l’Etat syrien ou son Trésor public qui profite de cette situation,
 précise un autre député, mais des mafias libano-syriennes, au détriment des peuples libanais et syriens. Malheureusement, on a tendance à généraliser car il s’agit de gens, en Syrie et ici,
 proches des centres de décision».
 Que ce soit dans les plus hautes sphères de l’Etat ou dans les rouages des administrations une 
par une, les interventions sont perceptibles si l’on gratte un peu, pas beaucoup. «Le niveau de
 corruption est tel que l’on nomme parfois des ministres ou de hauts fonctionnaires non en
 fonction de critères d’honnêteté et de transparence, mais le contraire!», s’emporte le même
 député.


  • Mais cette protection coûte cher. «Lorsque l’argent n’est pas donné directement en cash, il part
 indirectement sous forme de cadeau, confie une source dont un membre de la famille est
 directement affilié aux Syriens. Anecdotiquement, cet homme politique se rendait régulièrement à
 Damas avec, dans les soutes de son avion privé, des caisses remplies de biens destinés à des
 responsables syriens, comme des dizaines de montres Rolex à 5000$ la pièce…»

Monsieur Rolex n'était autre que Michel el-Murr.


Il faut tout de même lui reconnaître un certain talent et une bonne dose d'inventivité, comme son improbable business des plaques d'immatriculation (la fameuse série des 5 000 000). Il y a des figures comme ça qui marquent leur époque, ayant érigé la corruption au rang des Beaux-Arts. Tout comme Don Nabih Berri, pour ne citer que lui. C'est fascinant de voir combien le temps ne semble pas avoir de prise sur eux. Pas plus que la contestation de la rue ou leur propre reflet dans le miroir. Ce phénomène m'étonnera toujours.


Comme tous les hommes politiques libanais, Michel Murr avait un fief où rien ne pouvait lui échapper. Une jolie petite ville dans la montagne du Mont-Liban, Bteghrine, sur la route de Baskinta. Je me souviens d'un matin de 2010 où j'étais parti dare-dare là-bas en voiture pour prendre une seule photo. C'était juste après la Coupe du monde de football si mes souvenirs sont bons.


Vraiment, il n'y a pas une seule larme à verser ce matin.


PS: juste une petite explication du titre de ce post avec comme introduction la photo de la tour Bourj el-Murr à Beyrouth, carcasse vide, symbole de la guerre civile. Burj el-Mout signifie "La Tour de la Mort"

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