Joana sous les pins.
Beyrouth, 2010.

Tu ne le sais pas encore Joana, mais après-demain, les gentils et les méchants signeront la fin des combats. Nous serons quoi... le 12 juillet? Oui, quelque chose comme ça. Pour l’instant, tu t’offres quelques minutes de répit, allongé à l’ombre, la tête calée sur le tronc d’un pin. La bataille de Damour touche à sa fin. Hier, tu as vu Antoine mourir sous tes yeux. Tu sais que cela aurait pu être toi. Tu as l’impression que ce moment de quiétude pourrait durer toute l’éternité. Une goutte de sueur se faufile le long de ta nuque. Tu la sens, tu la perçois comme la trace que laisserait la peau froide d’un petit serpent de montagne. Tu respires l’air, tu imagines le thym, la sauge et la poudre à canon mêlés dans un drôle de cocktail. Ça sent bon ici. C’est presque calme. 

Un oiseau s’est perdu dans le ciel du Levant. Il plane au-dessus de toi, vient se poser sur l’une des branches de ton pin. Il est comme pris de convulsions. Quelques plumes s’échappent de ses ailes et tombent à tes pieds. Tu as l’impression qu’il tousse, qu’il s’étrangle. Tu t’attends à tout moment à le voir basculer. Et puis non, il reprend son envol. Tu regardes les plumes affalées sur les graviers, à tes pieds. Tu te dis que si tu étais gosse, tu les ramasserais pour t’en faire une panoplie d’Indien comme dans le film que tu as vu au cinéma il y a deux ans. Tu sais, celui avec la ténébreuse Claudette Colbert. Tu ne te souviens pas, Sur la piste des Mohawks? C’était bien. C’était du temps de la paix. Mais tu n’es plus un gosse. Tu clos tes paupières, tes jambes commencent à s’engourdir. Tu te dis que vraiment, tu resterais bien ici, sans bouger, jusqu’à ce que mort s’en suive. 

 

Mais le Bataillon des chasseurs à pied compte sur toi pour prendre à l’ennemi la petite route qui déboule sur Beyrouth et pour faire la jonction avec ceux qui se sont vaillamment battus du côté de Souk el-Gharb, là haut dans la montagne. Attention, tes quelques minutes de repos vont bientôt s’achever. Il va te falloir reprendre le fusil qui dort à tes côtés comme une femme aimante. Pas de doute, vous faites un beau couple tous les deux. Dommage. Dommage que tu ne puisses pas voir le soleil se lever une fois de plus. Que gagnerais-tu à vivre au-delà de la nuit prochaine de toutes façons? Tu irais te battre sur un autre front. En Afrique? En Europe? Loin de chez toi. Je ne sais pas quoi te dire. Un jour, c’est sûr, ton nom sera gravé quelque part pour que les générations futures se souviennent de ce qu’il s’est passé ici. Mais tu t’en fous. Pour l’heure, tu fais gigoter ta joue à cause d’une petite brindille qui te chatouille le visage. 

 

Profite. Profite de chaque seconde, de ces senteurs de paradis que t’offre ce petit coin de verdure. En faisant bien attention, je suis sûr que tu peux entendre le clapotis des vagues de la Méditerranée. C’est calme, c’est beau ici, sous les pins. 

 

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Le 8 juin 1941, en pleine Seconde Guerre mondiale, les Alliés lancent l’Operation Exporter, pour reprendre la Syrie et le Liban aux forces allemandes. Les soldats de la France libre et ceux de la Légion arabe rejoignent les soldats britanniques, et combattent les troupes restées fidèles à Vichy. Les combats cessent le 12 juillet, l’armistice est signée le 14. 

Nouvelle publiée dans Beyrouth sur écoute / Wiretapping Beirut (Amers Editions, 2011)

 

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